Agir concrètement sur le coût des soins dentaires

Une situation intolérable

En Suisse, nous avons probablement l’un des meilleurs systèmes de santé au monde. Mais également l’un des plus inégalitaires lorsqu’on sait les montants faramineux dépensés chaque mois par les ménages pour le financer.

L’une des injustices les plus criantes de ce système est celui de la non inclusion des soins dentaires dans l’assurance-maladie de base, alors que tout le monde sait combien les problèmes bucco-dentaires impactent notre santé en général (et peuvent être la cause de pathologies graves, telles que les infections, les maladies cardio-vasculaires ou le diabète).

En Suisse, 90% de la facture dentaire est assumée directement par les ménages, contre 55% en moyenne dans les pays de l’OCDE. Différentes études menées ces dernières années estiment ainsi qu’entre 6 et 20% de la population renonce à des soins dentaires pour des raisons financières. La moindre carie plombe – c’est le mot! – votre budget. Et si vous êtes une famille, les montants à dégager peuvent très rapidement devenir vertigineux. Pas étonnant que dans les services sociaux communaux, environ un tiers des prestations financières accordées concernent la prise en charge des soins dentaires.

Difficile de renforcer la solidarité en Suisse

Face à ce problème, trois initiatives constitutionnelles visant à instaurer une assurance-dentaire ont été lancées dans les cantons romands ces dernières années. Toutes ont malheureusement échoué devant le peuple: Vaud en 2018 (Non à 57.6%), Genève en 2019 (Non à 54.8%) et tout récemment, en septembre 2022, Neuchâtel (Non à 63.2%).

Le principe assurantiel d’une prise en charge des soins dentaires a du mal à convaincre. Pour plusieurs raisons.

  • Premièrement, parce que même avec une assurance, les coûts résiduels pour l’État sont considérables (entre 75 et 130 millions dans le cas genevois).
  • Deuxièmement, parce que même avec une assurance, le catalogue des soins remboursables ne permettra de loin pas de couvrir tous les besoins d’intervention, avec des dépenses importantes qui demeureront à la charge des ménages.
  • Troisièmement, parce que le principe qui demande un financement paritaire entre employeurs et employés grèverait non seulement le coût du travail, mais surtout celui du revenu disponible des ménages, lequel est déjà largement impacté par le contexte d’inflation galopante que nous vivons actuellement.

La Suisse a certes bâti le succès de son système social et sanitaire sur un principe de solidarité assurantielle. La couverture des soins dentaires par ce moyen est probablement la plus juste et équitable des solutions. Malheureusement, les résistances sont (encore) trop fortes pour qu’il s’impose. Et pendant ce temps, les ménages – notamment les plus précarisés – continuent de payer de leur poche les coûts astronomiques de la facture dentaire.

Il faut ainsi prendre acte de ces refus successifs et donc répondre à la problématique par un autre angle. C’est exactement ce que propose l’initiative du Parti socialiste “Pour des soins dentaires accessibles à toute la population“!

Commencer par renforcer la prévention…

À Genève comme ailleurs, les actions de prévention dès le plus jeune âge sont admirables et ont permis de diminuer de près de moitié le nombre d’enfants souffrant de problèmes dentaires en l’espace de trente ans. Elles sont cependant clairement insuffisantes! J’en veux pour preuve que selon les derniers chiffres (2022) du Département de l’instruction publique, 42% des élèves du canton n’avaient pas des dents saines! Plus de 11’000 élèves ont dû bénéficier de soins en 2020-2021, dont 650 en urgence. Les inégalités sociales jouent un rôle déterminant dans la santé dentaire, puisqu’on trouve deux fois plus d’enfants nécessitant des soins dans les classes populaires que dans les classes aisées.

C’est pourquoi le premier objectif de l’initiative “Pour des soins dentaires accessibles à toute la population” propose d’instaurer une vraie politique de prévention, de dépistage et de prophylaxie beaucoup plus ambitieuse que ce qui s’est fait jusqu’ici. Tous les experts s’accordent à dire que c’est là le meilleur moyen d’éviter les problèmes dentaires. Cela doit impérativement passer par la création d’un poste de dentiste cantonal, comme il en existe dans de nombreux cantons!

En outre, certains cantons voisins, dans le cadre des contre-projets élaborés pour répondre aux initiatives précitées, ont proposé des mesures dont nous pourrions largement nous inspirer: promotion des assurances dentaires pour les enfants, généralisation de la prophylaxie dès la prime-enfance, renforcement de la détection et prévention accrue pour les personnes âgées, les personnes en situation de handicap ou particulièrement vulnérables, etc. Il manque clairement à Genève une politique dentaire digne de ce nom. Il faut en urgence remédier à cela.

… Et aider la classe moyenne!

La prévention est fondamentale, mais le Parti socialiste veut aller plus loin, en accordant un “chèque dentaire” d’un montant de 300 CHF par an à faire valoir chez un.e dentiste ou un.e hygiéniste pour toutes et tous les bénéficiaires de subsides d’assurance-maladie, qui ne bénéficient pas déjà d’une prise en charge. Pourquoi ce critère? Simplement parce que depuis la réforme de 2019 qui a vu s’élargir non seulement le montant des subsides mais également le cercle des bénéficiaires, cette prestation sociale touche aujourd’hui environ 180’000 personnes, soit un tiers de la population genevoise. Parmi celle-ci, près de 126’000 personnes ne bénéficient que de cette prestation (les autres sont au bénéfice de l’aide sociale ou des prestations complémentaires). Ainsi, ces 126’000 personnes constituent la classe moyenne, celle qui ne gagne pas assez pour s’en sortir chaque mois convenablement, et qui se trouve juste au-dessus des barèmes donnant droit à des prestations sociales élargies. Ce sont ces ménages que l’initiative veut prioritairement aider, car c’est dans cette catégorie de la population que les frais relatifs aux soins dentaires sont les plus difficiles à assumer.

Une initiative raisonnable et efficace

Cette initiative est raisonnable car son coût pour la collectivité est relativement faible (moins de 50 millions de francs) par rapport aux bénéfices qu’en retirera la classe moyenne genevoise. Ce coût peut d’ailleurs être considérablement revu à la baisse si la mise en œuvre de cette politique s’accompagne d’une taxe sur les boissons sucrées – une mesure qui fait aujourd’hui l’unanimité chez les spécialistes de la santé publique et qui est à l’étude dans différents cantons de Suisse. Avec par exemple une taxe de 30 centimes par litres, cela rapporterait à l’État près de 12 millions de francs, tout en permettant de lutter contre le véritable fléau que constitue la surconsommation de ce type de boissons.

L’initiative est par ailleurs efficace en ce qu’elle cible véritablement la catégorie de la population dont le revenu disponible est aujourd’hui le plus faible, et par là même le plus impacté par la crise que nous connaissons aujourd’hui et qui voit le coût de la vie augmenter de manière particulièrement inquiétante.

La récente annonce des augmentations des primes d’assurance-maladie doit immanquablement nous forcer à garantir des conditions de vie dignes et décentes à celles et ceux qui se battent chaque mois pour boucler leur budget. C’est par ce type d’initiative que nous y parviendrons le plus efficacement.