La précarité des seniors nous concerne

Tribune libre de Thierry Apothéloz publiée dans la Tribune de Genève le 15 décembre 2021

La vague d’indignation qui a suivi la récente décision de l’Office cantonal des assurances sociales (OCAS) de retarder de quelques jours le paiement des rentes a mis en lumière une problématique de précarité et de fragilité des seniors qui va bien au-delà d’un simple changement de date de versement de prestations. Pour nos aîné·e·s, on constate que le moindre grain de sable dans le rouage de notre système de protection sociale peut avoir des conséquences dramatiques.

Certes, l’OCAS a fait marche arrière et est parvenu, avec les contraintes légales et matérielles qui sont malheureusement les siennes, à ne repousser le versement que de quarante-huit heures. Sa réactivité est à saluer. Mais la question de la vulnérabilité de nos seniors demeure. Et elle n’est pas près d’être résolue, si on en croit les prévisions démographiques.

Les chiffres parlent en effet d’eux-mêmes: à Genève, il y a un peu plus de 30’000 personnes âgées de 80 ans et plus, ce qui représente un peu moins de 6% de la population du canton. D’ici à trente ans, ce chiffre aura doublé. De manière plus globale, si les personnes en âge AVS constituent aujourd’hui 16% de la population, cette proportion sera vraisemblablement de 25% en 2050. Il faut ainsi s’attendre à un accroissement massif de la proportion des personnes âgées au sein de la population de notre pays – et de notre canton – dans les décennies à venir.

Aujourd’hui, ce sont 13’500 personnes à Genève qui touchent des prestations complémentaires AVS, soit près d’un retraité sur cinq. Dit autrement, il s’agit de personnes dont la rente est si basse que sans ce complément financier versé par le Canton, elles se trouveraient sous le seuil de pauvreté! Si on s’arrêtait aux montants fédéraux, cela représenterait 250 millions de francs par an. Mais à Genève, contrairement à la plupart des autres cantons, nous bénéficions de prestations complémentaires cantonales qui, du fait du coût de la vie, sont plus élevées que les seuils admis par la Confédération. Ce sont ainsi 65 millions de francs supplémentaires que le Canton de Genève injecte en plus pour offrir à nos seniors des conditions de vie dignes. Sur ce volet de sa politique sociale, notre canton est exemplaire.

Cependant, la question de la fragilité des seniors ne se limite pas à la précarité. L’évolution technologique, la numérisation, l’individualisation croissante qui pèse sur les rapports sociaux sont autant de risques dont il nous faudra tenir compte à l’avenir pour maintenir nos seniors dans le giron de la société à laquelle ils et elles appartiennent de plein droit. Combattre l’isolement, se tenir à l’écoute des besoins, favoriser l’activité sociale, créer des liens forts entre les générations sont autant de défis que les collectivités publiques, à tous les échelons – en premier rang desquels figurent les communes – devront relever à brève échéance.

Car ce bouleversement générationnel pose en effet des défis immenses en termes sociaux et sanitaires, bien évidemment, mais également en matière d’aménagement, de logement ou de mobilité. Sans parler de la problématique fiscale et budgétaire qui ne manquera pas de se poser avec le rapport de dépendance entre la population active et celle qui bénéficiera de rentes. On sait combien cela impactera les finances publiques et nécessitera de repenser la question de la prise en charge de nos seniors. Avec toujours en point de mire, l’impérative nécessité de maintenir un niveau de vie adéquat pour celles et ceux qui méritent, après une vie entière de labeur, la considération de l’ensemble de la société.