Il y a 75 ans donc, à la Fondation Bodmer, Winston CHURCHILL prononçait un discours en hommage à l’action du CICR durant la Seconde Guerre mondiale.

Discours réalisés lors de la Commémoration du 75e anniversaire de la visite de Winston Churchill à Martin Bodmer le 16 septembre 1946 – Le 22 septembre 2021, Fondation Bodmer, Cologny

Quand on lit les récits de la visite en Suisse de la famille CHURCHILL, en 1946, on est frappé par la ferveur populaire. En vacances à Bursinel, il reçoit du public des messages d’affection. De passage à Genève, il est acclamé par la foule. Et pourtant, il avait perdu les élections.

L’homme de la Victoire, pourfendeur du nazisme dans un pays dont certaines élites avaient été tentées… Churchill, géant de l’histoire, n’avait plus la cote.

Cela nous renvoie au destin de MM. GORBATCHEV ou WALESA, qui ont changé le cours de l’histoire mais qui sont à présent décriés dans leurs pays, tandis qu’en Occident, on les acclame.

Il y a 75 ans donc, Winston CHURCHILL était reçu dans cette maison. Celle de Martin BODMER, membre du Comité international de la Croix-Rouge. Il prononça évidemment un discours en hommage à l’action du CICR durant la Seconde Guerre mondiale. Mais il y a plus.

Et ce “plus” sort du cadre protocolaire. Nous sortons même du cadre historique. Nous touchons à l’essence de l’œuvre personnelle de Martin BODMER, cette Welt Litteratur, la “littérature universelle” chère à GOETHE et dont il a fait le fil rouge de sa vie.

Futur vice-président du CICR – il le deviendra en 1947 – Martin BODMER avait créé “Service de secours intellectuel” destiné à procurer de la lecture aux prisonniers de guerre. Il considérait la lecture comme un bien essentiel, au même titre que le pain et l’eau.

Ainsi donc, le 16 septembre 1946, le Prince des bibliophiles recevait en ces murs un futur Prix Nobel de littérature. L’homme d’Etat était aussi un homme de plume. Le comité Nobel lui décernera le Prix de littérature en 1953, entre François MAURIAC et Ernest HEMINGWAY.

En cette maison consacrée au verbe, à l’écrit, à la mémoire, il est bon en effet de rappeler que le Nobel fut décerné à SIR WINSTON, non pour la paix des Alliés mais pour, je cite, sa « maîtrise de la description historique et biographique” et “pour ses discours brillants pour la défense exaltée des valeurs humaines ».

Par parenthèse, il est intéressant de constater que le Prix Nobel fut décerné peu après à Boris PASTERNAK, en 1958 (j’ignore s’il existe ici des manuscrits du Dr Jivago). Malheureusement, sous pression des autorités soviétiques, PASTERNAK a dû le refuser.

C’est intéressant, parce que l’épouse de CHURCHILL, Clémentine OGILVY-SPENCER, très active au sein de la Croix-Rouge britannique, avait été décorée elle-même par… STALINE, en personne, pour son soutien aux victimes de guerre russes. L’histoire est souvent faite de paradoxes. STALINE qui décore Madame CHURCHILL… et qui pourchasse un Soviétique nobélisé… Mais c’est ainsi.

Or donc, le 16 septembre 1946, CHURCHILL discourut en ces murs. Cela me rend modeste aujourd’hui. Et surtout, il mit la dernière main à l’un de ses grands discours, celui par lequel, à Zurich, trois jours plus tard, il appellera l’Allemagne et la France à se réconcilier et à participer aux “Etats-Unis de l’Europe continentale”. J’ai bien dit “continentale”. La fierté insulaire de la Grande-Bretagne est antérieure à Boris JOHNSON.

Voilà, Mesdames et Messieurs, en survol, quelques mots pour nous remémorer l’événement. Avec sa verve, Jacques BECHTOLD pourrait nous en entretenir jusqu’à ce soir.

Pour ma part, je conclurai en observant que la visite à la famille BODMER d’une icône politique mondiale, une rock-star de la diplomatie, a plusieurs raisons, au premier rang desquelles peut-être l’amour du livre.

“La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés”.

…Ça, ce n’est pas de CHURCHILL… Mais de DESCARTES.

“Il est une bonne chose de lire des livres de citations (…), elles vous donnent de bonnes pensées”.

…Ça, c’est de CHURCHILL !