Pauvreté à Genève: la classe moyenne a disparu

Texte paru dans Jet d’encre, tribune indépendante pour une pensée plurielle

La question des inégalités sociales est plus que jamais au centre du débat public. Je m’inquiète de la disparition progressive de la classe moyenne à Genève sous l’effet des charges toujours plus lourdes qui pèsent sur elle. Partant de cet amer constat, je propose des pistes pour endiguer la précarisation de notre société.

On définit traditionnellement la classe moyenne comme la catégorie de la population dont le revenu n’est ni suffisant pour pouvoir épargner ou consommer de manière abondante, ni trop bas pour pouvoir bénéficier d’aide ou de subsides étatiques. La classe moyenne est celle qui parvient, sans excès et sans craintes, à faire face aux dépenses du quotidien.

Définition théorique que celle-là, qui présuppose la vision normative d’une distribution normale (au sens statistique du terme) des revenus au sein de la population suisse : la majorité des gens se trouveraient dans cette catégorie, tandis que les riches et les pauvres, nécessairement moins nombreux car situés aux extrêmes, se trouveraient être des exceptions.

Il s’avère pourtant que, depuis quelques années – à Genève en tous cas – la répartition des richesses et leur concentration dans un cercle toujours plus fermé de privilégiés, ont fait voler en éclat la classe moyenne. Rattrapée par le spectre d’un coût de la vie devenu de plus en plus insupportable, la population de celles et ceux capables de traverser les aléas de la vie sans trop s’en faire semble s’être réduite comme peau de chagrin.

On en voudra pour preuve les statistiques effrayantes de l’aide sociale : en l’espace d’à peine huit ans (de 2008 à 2016), le nombre de personnes bénéficiant de l’assistance publique a doublé ! Aujourd’hui, toutes prestations confondues et comme en atteste le récent Rapport sur la pauvreté dans le canton de Genève1 (2016) du Conseil d’Etat, 13.6% de la population bénéficie d’une aide étatique pour faire face aux dépenses du quotidien (aide sociale, subsides d’assurance-maladie, prestations complémentaires, subsides de loyer, etc.). La conclusion dudit rapport est d’ailleurs sans appel (p. 66) : « Pour conclure, l’on relèvera que lutter contre la pauvreté et la précarité, phénomènes dont les effets sont multiples, implique d’agir sur divers aspects du fonctionnement de notre société, au niveau individuel comme au niveau collectif. Les fondamentaux de cette lutte au sens large contre la pauvreté et la précarité sont à Genève mentionnés dans la loi relative à la politique de cohésion sociale en milieu urbain (A 2 70), dont le but est « de promouvoir la cohésion sociale en garantissant à la population un cadre de vie social, économique et environnemental de qualité sur l’ensemble du territoire cantonal » (article 1). ».

Cette « Loi sur la politique de cohésion sociale en milieu urbain » – dont on attend toujours une mise en œuvre par le Conseil d’Etat cinq ans après son adoption – est un dispositif législatif ambitieux visant à réduire les inégalités en attaquant celles-ci de front, là où elles se trouvent le plus concentrées : dans les quartiers populaires. Car le problème principal de la paupérisation à Genève est avant tout un problème territorial. Il existe en effet une disparité considérable – et qui ne cesse de s’aggraver – entre les zones d’habitation les plus fortunées et les quartiers défavorisés qui voient leur population se paupériser d’année en année. Au-delà de la question des individus et des familles se pose la question plus globale de la cohésion de notre territoire et des conséquences nécessairement néfastes de ces disparités criantes. Entendons par là que, loin de se résorber, un fossé de plus en plus important se creuse entre une minorité aisée et une majorité croissante qui peine chaque jour un peu plus à joindre les deux bouts.

La précarisation croissante qui guette la classe moyenne provient d’une inadéquation flagrante entre les revenus et le pouvoir d’achat. Pourtant, comme le précise par exemple l’Hospice général dans la dernière livraison de son rapport d’activités, en 20162, la situation est paradoxale puisque « (…) l’environnement économique est demeuré stable et que l’indice de l’emploi a augmenté de 10% dans la même période. » (p. 14).

En cause, deux facteurs bien connus et largement discutés : premièrement, l’augmentation massive et continue des primes d’assurance-maladie, dont on sait qu’elles grèvent inexorablement les budgets des ménages. Ensuite, la question des loyers, particulièrement élevés à Genève, et qui ne cessent d’augmenter, notamment en cas de changements de locataires. Les chiffres 2017 de l’Office cantonal de la statistique sont effrayants3 : si l’on s’intéresse aux logements qui ont changé de propriétaire il y a moins de trois ans, la moyenne du loyer pour un 4 pièces est de 2’000 CHF, de 2’500 CHF pour un 5 pièces et dépasse les 3’500 CHF pour un 6 pièces. Inutile de dire que rares sont celles et ceux qui peuvent loger leur famille avec de tels loyers.

Assurance-maladie et loyers, dont les coûts augmentent bien plus rapidement que les revenus des ménages, sont les causes principales de la paupérisation de la classe moyenne. Mais pas seulement. D’autres éléments jouent également un rôle : le surendettement, causé par la trop grande facilité avec laquelle les entreprises de micro-crédits, avec leurs intérêts confiscatoires, prêtent de l’argent ; l’absence d’une législation stricte sur le salaire minimum (et l’absence de conventions collectives en force dans près d’un tiers des secteurs économiques) ; le prix croissant des denrées alimentaires, des médicaments ou des produits de première nécessité. Ajoutons à cela un marché du travail tendu et un taux de chômage structurel élevé, une couverture sociale en régression depuis plusieurs années (loi sur le chômage, disparition du revenu miminum cantonal (RMCAS), diminution des subsides d’assurance-maladie, coupes dans l’aide sociale, etc.) et on aura dressé la cartographie des phénomènes qui, inexorablement, contribuent chaque jour à la disparition de la classe moyenne.

Si le constat sur les symptômes de la précarité à Genève est important, ce sont surtout les réponses à cette problématique qu’il convient d’explorer. Et il n’existe pas de recette miracle. L’opulence de quelques-uns comme la pauvreté de tant d’autres est avant tout une question de choix politiques. Des choix qui peuvent être influencés par la conjoncture économique, par des orientations partisanes, par des rapports de force parlementaires ou gouvernementaux, certes, mais des choix qui ne sont jamais complètement contraints. Il existe des pistes, parfois simples, parfois complexes, pour endiguer la précarisation de notre société. Celles-ci ont un coût. Mais la pauvreté, elle, a un prix. Il est essentiel de s’en rappeler.

Parmi ces mesures, la plus urgente est probablement celle qui consiste à renforcer considérablement notre système de formation professionnelle et continue. Dans un pays comme la Suisse, où la seule matière première est la matière grise, la formation – à tous les âges – doit être une priorité politique (qui dépasse par ailleurs de loin le seul cadre de la lutte contre la précarité). Aujourd’hui encore, on vit sur le tabou du « chômeur-étudiant », qui se formerait tout en étant maintenu à flot par le contribuable. Cette vision passéiste de la formation des personnes sans emploi doit être combattue avec la dernière énergie, car il vaut toujours mieux investir dans le perfectionnement professionnel d’une personne en recherche d’emploi que simplement la payer à rechercher du travail. Ce d’autant que, on le sait aujourd’hui, la robotisation des tâches et l’évolution technologique vont faire disparaître nombre de métiers ces prochaines décennies4. Alors permettre à quelqu’un de se réorienter efficacement, selon les besoins du marché du travail, est certainement plus profitable sur le long terme que de le forcer à rechercher – parfois vainement – une place qui corresponde à ses qualifications actuelles. C’est cette logique qui est la base du très ambitieux projet « FORJAD5 », dans le canton de Vaud qui offre aux jeunes bénéficiaires de l’aide sociale la possibilité de bénéficier d’une assistance publique garantie tout au long de la formation qualifiante qu’ils sont en train de suivre. Rien de tel, malheureusement, à Genève, où l’aide sociale est coupée aux jeunes qui entreprennent de se former et où les formations offertes aux personnes à l’aide sociale demeurent pour le moins symboliques et sans grands effets sur leur situation6. Empêcher une personne inscrite au chômage d’entreprendre une formation qualifiante va à l’envers du bon sens. Et pourtant, c’est la pratique existante.

C’est en changeant notre vision de la formation et en investissant dans cette filière que nous aurons fait le plus grand pas dans la lutte contre la précarité.

Bien d’autres solutions7 peuvent être mises en œuvre dans le canton du bout du lac comme, par exemple, renforcer la qualité de l’accompagnement pour accroître l’autonomie et la responsabilisation du bénéficiaire, mener une vraie campagne avec des acteurs de terrain contre le désendettement, regrouper l’Office cantonal de l’emploi et l’Hospice général dans des quartiers populaires, créer un fonds pour soutenir des démarches participatives, garantir l’accès au droit, instaurer un réel partenariat avec les entreprises. Au fond, c’est une palette de solutions à instaurer si l’on veut renverser cette lourde tendance.

Il y a là une évidence qui implique de penser la question sur le long terme. En est-on encore capable ?

 


Références :

1. https://www.ge.ch/dgas/doc/actualite/rapport-pauvrete-canton-geneve.pdf

2.http://www.hospicegeneral.ch/sites/default/files/content/files/rapport_annuel_2016.pdf

3. https://www.ge.ch/statistique/tel/publications/2017/informations_statistiques/autres_themes/is_loyers_20_2017.pdf

4. https://www.swissinfo.ch/fre/economie/emploi-4.0_la-mutation-du-monde-du-travail-a-d%C3%A9j%C3%A0-commenc%C3%A9-/42117180 

5. https://www.vd.ch/etablissements-de-formation/centre-dorientation-et-de-formation-professionnelles/forjad/

6. Un jeune au bénéfice de l’aide sociale genevoise qui débute un apprentissage peut voir son aide réduite au minimum (barème II).

7. Pour plus de renseignements, j’ai édité un « Contre-rapport sur la pauvreté à Genève – 10 axes pour un nouveau contrat social », disponible sur : http://www.thierryapotheloz.ch/cohesion-sociale-culture/contre-rapport-pauvrete-geneve-10-axes-nouveau-contrat-social/