“La dignité humaine, notion constitutionnelle, ne doit pas être un concept à géométrie variable”

Discours réalisé lors de la soirée de soutien annuelle du CSP, le jeudi 1 er octobre à 18h30 au Théâtre Am Stram Gram

Cette soirée à laquelle nous participons se déroule dans un contexte particulier, et prend dès lors un goût particulier. Cette traditionnelle soirée de soutien au CSP a lieu alors que peut-être jamais dans son histoire le Centre social protestant n’a apporté autant de soutien aux femmes et aux hommes qui sont aujourd’hui précarisées par la crise de la COVID. Un soutien vital. Je parlais de goût particulier. Pourrais-je peut-être même dire un goût amer. La crise sociale que nous traversons, et que bon nombre d’entre vous connaissez bien pour l’observer au quotidien dans le cadre de vos activités professionnelles ou associatives, n’a laissé personne indifférent. Je parle au passé.

Force est de reconnaître en effet que déjà, ce qui semblait une évidence il y a cinq mois en termes de solidarité devant les images des files d’attentes aux Vernets est aujourd’hui une réalité perçue différemment selon les sensibilités politiques.

Remettre en question une indemnisation extraordinaire pour perte de revenus, liée à cette situation extraordinaire qu’est la crise de la COVID, sous prétexte que certaines des personnes éligibles ne disposent pas d’un statut légal montre le chemin qu’il nous reste à faire, ici en Suisse, pour que vraiment la précarité soit considérée avec réalisme. Pour que la dignité humaine, notion constitutionnelle, ne soit pas un concept à géométrie variable.

Tout cela, oui, peut laisser un goût amer. Mais l’amertume n’est pas un bon compagnon en politique. A cette sensation, je préfère les idéaux. Par exemple le fait que nous sommes parvenus, en avril, à mettre sur pied ce fonds d’urgence que j’évoquais à l’instant en travaillant avec les partenaires sociaux. Et à l’immobilisme, quand bien même l’action du canton a pu être jugée tiède au départ – ce que je conteste fermement par ailleurs, au vu des dispositifs mis en place pour répondre à cette crise au début – je préfère l’action.

Alors quel meilleur partenaire dans l’action que le Centre social protestant!

Vous le savez, Mesdames et Messieurs, le CSP constitue un pilier (il n’est certes pas le seul !), au vu de son importance et de son rôle dans la conception et la mise en œuvre de projets sociaux innovants dans l’accompagnement social. Et alors que nous nous apprêtons à écouter Aldo Brina présenter son ouvrage et en quelque sorte nous livrer une part de son quotidien au contact des personnes ayant recours à la Permanence Réfugiés, je veux citer tous ces domaines dans lesquels les collaboratrices et collaborateurs, mais aussi les bénévoles, font une différence au quotidien.

  • Dans le secteur de l’appui juridique ou du désendettement.
  • Dans la vente d’objets de brocante.
  • Au vestiaire social.
  • Dans l’accompagnement individuel social.
  • Ou encore dans la prise en charge de victimes de traite d’êtres humains.

Certains et certaines d’entre vous s’en souviennent peut-être, j’évoquais ici même, l’an dernier, la part «héroïque» de ces victimes d’un phénomène criminel, observé également à Genève et ailleurs en Suisse. La Suisse, un pays de transit et de destination de la traite d’êtres humains.

Permettez-moi ce soir de vous parler non pas d’héroïsme, mais de courage. Dans son flyer de promotion de cette soirée, le Centre social protestant assure le «teasing» de la pièce écrite par Sylvain Levey et mise en scène par Eric Devanthéry qui sera montrée plus tard en faisant appel à des personnes opprimées, bafouées dans leurs droits: George Floyd et les sans-papiers.

Pas grand-chose à voir, me direz-vous, entre ces deux mondes, si ce n’est le courage de vivre au quotidien dans une société qui ne vous fait pas de cadeau. Qui ne vous laisse aucun répit. Une société où certains ont un pouvoir sur vous qui apparaît insupportable: là, des représentants des forces de l’ordre qui salissent l’honneur de leur belle profession, ici, des employeurs indélicats qui vous licencient par un simple whats’app.

Oui, ces hommes et ces femmes, dont bon nombre franchissent la porte du CSP, front preuve d’un immense courage au quotidien afin de vivre une vie décente. Et devant cette réalité, une association comme le Centre social protestant devient un incubateur de courage.

Il l’a une nouvelle fois montré dès les premières semaines du semi-confinement ce printemps, le CSP n’est pas du genre à rester en retrait, quand l’urgence sociale guette. Croyez-moi, en tant que responsable cantonal de l’action sociale, je sais à quel point le CSP, et son directeur Alain Bolle, sait tenir son rôle de joueur, et parfois même d’arbitre. Un arbitre sans concessions. Mais un arbitre fondamental, tant il est vrai que le temps de l’urgence sociale, qui n’est, il faut le dire, pas le temps politique (forcément et malheureusement plus long), mérite des réponses cohérentes et efficaces.

Si je parle de ce rôle que tient le CSP, c’est aussi pour relever le courage qui est le sien. Le courage d’être intransigeant lorsqu’on parle d’hébergement, de crise alimentaire ou de droit d’asile.

Cette année, le Centre social protestant a continué à assurer dans les conditions difficiles du semi-confinement l’ensemble de ses permanences. Son personnel a apporté une attention particulière aux personnes sans droits et à toutes celles – des réfugiés, aux sans-papiers, en passant par les travailleurs en condition précaire – dont la situation s’est gravement péjorée avec la crise.
Même si ce n’est pas son genre, le CSP peut en être fier.

Je suis finalement obligé de citer Aldo Brina – sous le contrôle bienveillant de l’intéressé -, qui relève cette si juste réflexion dans son ouvrage:

«On pourrait penser que la dignité en jeu dans l’asile n’est que celle des personnes en demande de protection… mais la dignité de la société d’accueil est aussi en question. Notre dignité.»

Pour leur travail et leur courage, je terminerai, en adressant aux collaborateurs et collaboratrices du CSP mes sincères remerciements pour leur engagement et leur volonté d’aider, toujours et sans condition, les personnes fragilisées.