Thierry Apothéloz: «La culture est un atout maître pour promouvoir Genève»

Alexandre Demidoff – publié le dimanche 30 juin // Photo: Nicolas Righetti

Création d’un musée de la BD, d’une Maison de la danse, prise en charge en solo de l’OSR et de la Cité de la musique: le magistrat socialiste dévoile son projet de «Message sur la politique culturelle cantonale»

La clé de voûte d’une politique culturelle. Son ébauche du moins. Dans son bureau, rue de l’Hôtel-de-Ville, Thierry Apothéloz soupèse le poids de son acte. Il vient de transmettre aux milieux concernés son très attendu «Message sur la politique culturelle cantonale». Trente-sept pages qui constituent un avant-projet appelé à être amendé par les professionnels. Le document enrichi et précisé sera soumis au Conseil d’Etat en décembre. Par la suite, ce Message Culture devrait entraîner une batterie de décisions marquantes au cours de la législature.

Pas de la gnognotte, promet le magistrat socialiste, responsable du Département de la cohésion sociale et ministre cantonal de la Culture. Du concret? Oui, à l’évidence, avec la volonté assumée que le canton finance seul le fonctionnement de la Cité de la musique, qu’il porte en solo aussi l’OSR – cofinancé aujourd’hui avec la Ville –, qu’il soutienne, au sein du futur Centre culturel de Châtelaine, une Maison de la danse, qu’il subventionne les tournées du ballet du Grand Théâtre, mais aussi celles de la Comédie et du Théâtre de Carouge, qu’il crée encore un musée de la BD.

Symbole de cette ambition cantonale: le lancement d’un label «Genève Culture». «Je voudrais que la culture soit intégrée à notre stratégie touristique, qu’on vienne de loin pour un spectacle, une exposition, etc. Je voudrais aussi que chaque Genevois ait un contact fort avec une œuvre au moins une fois par an.»

Pour cela, Thierry Apothéloz prévoit, sur la législature, une augmentation par paliers de 18,43 millions de francs du budget culturel – qui est actuellement de 34 millions. La hausse est forte, même si l’enveloppe reste maigre en regard de celle de la Ville, quelque 250 millions. Elle devrait permettre au canton d’assumer son rôle tout nouveau de GPS de la culture genevoise. Fixer le cap dans le domaine, coordonner un grand dessein en concertation avec les communes: telle est la mission que les Genevois lui ont assignée en approuvant à 83%, le 19 mai passé, l’initiative pour une politique culturelle cohérente à Genève.

Le Temps:  Cet avant-projet, accessible aussi sur le site de votre département, circulera jusqu’au 30 septembre. Qu’attendez-vous de cette consultation?

Thierry Apothéloz: Que les intéressés apportent leurs contributions. Le Message Culture que je soumettrai début décembre au Conseil d’Etat sera enrichi de ces propositions.

La méfiance des acteurs culturels reste grande après une législature marquée par la loi sur la répartition des tâches entre le canton et la ville. Les moyens du canton sont par ailleurs modestes. Etes-vous armé pour jouer un rôle majeur dans ce domaine?

Le climat est aujourd’hui très favorable. Le vote du 19 mai, avec ses 83% de Genevois qui approuvent l’initiative des milieux culturels, nous oblige. Nous avons une assise.

Vous annoncez la création d’un musée de la BD. Avec quels moyens?

L’un des points forts de la politique culturelle du canton est le livre. Ce projet s’inscrit dans cette logique. Un groupe d’experts planche sur le sujet. Il rendra son rapport fin août. On n’a pas besoin de 15 000 mètres carrés pour ce musée. Je pense en revanche que l’apport de fonds privés sera nécessaire pour réaliser le projet.

La nouvelle Comédie sera inaugurée en septembre 2020. Le canton ne devrait-il pas contribuer au financement de son fonctionnement, comme il l’a fait jusqu’en 2016, au vu des ambitions de cette institution?

Je souhaite qu’il finance sa future troupe, au titre de l’aide à la diffusion, qui est l’une de nos missions fondamentales. Je souhaite aussi qu’il participe de nouveau à sa gouvernance.

Ce sont des engagements modestes, très en deçà de ceux d’avant 2016…

On doit faire avec l’histoire, c’est-à-dire avancer pas à pas. Le canton a quand même contribué pour 45 millions à la construction du bâtiment.

Vous annoncez la création d’une Maison de la danse. N’est-ce pas luxueux, alors même que l’Association pour la danse contemporaine (ADC) fait déjà un travail remarquable et qu’elle aura dès la rentrée 2020 un théâtre sur la place Sturm?

La danse, qui est l’un des atouts maîtres de Genève, est en effet portée par l’ADC. Mais son théâtre, amovible, ne s’installe que pour sept ans à la place Sturm, même si la convention peut être prolongée. Les danseurs, dont les étudiants du CFC danse, ont par ailleurs un besoin criant de studios de travail. C’est la raison pour laquelle nous travaillons sur ce projet qui verra le jour dans le futur Centre culturel de Châtelaine.

Genève ne manque pas de centres culturels. Faut-il en construire encore un à Vernier, avec la subvention cantonale que cela supposera, alors même que le Grand Théâtre, la Comédie, le Théâtre de Carouge auraient besoin d’un soutien du canton?

Ce centre culturel comprendra une salle de spectacle, des studios de travail qui manquent à Genève, un hôtel, des logements pour les étudiants. Il s’érigera à une centaine de mètres du campus de la HEAD. La collaboration entre ces deux institutions sera forte. J’estime en outre que le rôle d’une commune est de rendre accessibles, c’est-à-dire désirables, les œuvres. Notez enfin que c’est Vernier qui finance la construction du bâtiment. La contribution du canton à son fonctionnement sera modeste.

Pourquoi le canton financerait-il seul la Cité de la musique et l’OSR?

La Haute Ecole de musique est déjà cantonale. Il est cohérent que la Cité de la musique soit soutenue par le canton, comme l’OSR. Cet ensemble forme un pôle.

Pourquoi ne pas y intégrer le Grand Théâtre, institution à fort rayonnement s’il en est?

Nous le ferons en soutenant les tournées du ballet.

C’est modeste là encore. Ne serait-il pas logique que cette institution soit cantonalisée?

Je ne l’envisage pas pour cette législature.

Vous prévoyez 18,4 millions d’augmentation du budget cantonal de la culture dès 2020. Le Grand Conseil risque de tiquer…

Cette augmentation se fera progressivement pendant la législature. Elle comprend une part d’investissement, une autre de fonctionnement. Pour la Cité de la musique, par exemple, le soutien ne sera pas effectif avant 2024.

Quel esprit voulez-vous donner à cette nouvelle ère?

Je veux être rassembleur, donner confiance, avancer avec les milieux culturels, à travers notamment le Conseil consultatif de la culture, et les communes. Il faut qu’on sente que le temps des querelles entre la ville et le canton est révolu. C’est cette cohérence d’action qui créera une dynamique vertueuse, qui incitera aussi les privés à soutenir notre ambition culturelle.