Boulevard de l’intolérance

C’est avec un désarroi certain que j’ai appris que la Librairie du Boulevard avait vu l’une de ses vitrines fracassée dans la nuit du 15 au 16 octobre. Les vandales s’en sont visiblement pris à des l’exposition de livres antifascistes. Ils ont par ailleurs laissé des graffitis qui ne laissent aucun doute sur la motivation politique de leur acte. Cet acte me laisse sans voix. Il m’attriste. Il me désole.

Le conseiller d’Etat que je suis se doit d’utiliser cette tribune pour réaffirmer avec fermeté que les actes de violences envers des biens ou des personnes sont moralement condamnables, et rappeler que, dans certains cas, ils sont également pénalement punissables.

Le ministre de la cohésion sociale que je suis voit dans ce épisode inquiétant de violence symbolique, une atteinte particulièrement grave à notre cohésion sociale. Lorsque l’intolérance se radicalise, elle devient le prétexte à tous les débordements. Aucune complaisance ne peut ni ne doit être permise.

Le citoyen que je suis voit a priori dans cet événement une manifestation de stupidité mêlée de lâcheté intellectuelle. Mais j’y vois aussi une sorte de signal de l’état dans lequel se trouve notre société. Condamner sans comprendre est trop facile. Il faut faire l’effort du pas de plus: pourquoi?

Je pense que climat est malheureusement propice à ce genre de débordement. Les discours politiques, ici et ailleurs, se sont considérablement durcis ces dernières années. La stratégie du bouc émissaire, portée par la démagogie, a fait des émules. La morosité économique y est probablement aussi pour quelque chose. La perte des repères est le terreau de l’intolérance. C’est ça le triste message que je retire de ce malheureux fait divers.

Et puis il y a le livre…

S’attaquer au livre, avec toute la charge symbolique et historique que cela comporte, c’est cela la vraie tragédie de ce événement. C’est probablement ça qui m’attriste le plus. Et cela ne correspond évidemment pas à ma conception de la société genevoise, elle qui a fait du livre une tradition séculaire, reconnue et enviée dans le monde entier. La Patrie de Rousseau, la patrie de Töpfer, terre d’accueil de la Fondation Bodmer, qui abrite en son sein des trésors écrits considérables! Attaquer le livre à Genève, c’est attaquer l’esprit de Genève. C’est violenter notre nature autant que notre histoire.

L’Etat de Genève continuera à lutter sans relâche contre toutes les formes d’intolérance, d’extrémisme et de discrimination. Aucun acte de violence politique comme celui-ci n’est acceptable dans un état de droit comme le nôtre. Je m’engagerai avec une détermination sans failles pour faire respecter notre constitution, nos valeurs et notre démocratie.